« L’amour patriarcal est une arnaque monumentale » par Hortense Dulac

« Ah, l’amour ! » A la simple évocation de ce mot, vous vous sentez peut-être vibrante, exaltée et vous vous dites peut-être « Un jour, je vais rencontrer l’homme de ma vie, j’en suis sûre ! J’aurai des enfants avec lui et je serai enfin heureuse ! »

Ou peut-être avez-vous déjà pris conscience que cet amour censé mener au bonheur le plus total, à l’extase, n’est qu’une immense fumisterie créée par les hommes pour l’exploitation sexuelle et reproductive des femmes.

Dans ce cas, à la simple évocation de ce mot et de ce qu’il implique, vous n’aurez sans doute qu’une envie : partir en courant.

L’amour patriarcal est omniprésent

Dans nos sociétés patriarcales, l’amour est omniprésent à tel point que le monde semble tourner autour de l’amour, comme s’il n’y avait que cela d’important dans nos vies. Les contes, les romans, les opéras, les films, les dialogues entre amis, etc. tous parlent encore et encore d’amour.

Mais attention, cet amour qui donne lieu à tant de publicité sociétale n’est pas n’importe quel amour. C’est un amour bien précis : celui d’un couple hétérosexuel, avec beaucoup de sexualité et une finalité de procréation (enfants).

Pour identifier tout de suite clairement ce concept hautement patriarcal, communément nommé « amour avec un grand A », autant lui donner son vrai nom : « amour patriarcal ».

Les représentations de cet amour patriarcal sont matraquées jour après jour, sans relâche, pour nous formater. Elles sont principalement :

– soit des amours-passion, violents, dévastateurs, fortement sexualisés qui finissent par des drames, des disputes effroyables, des meurtres, etc. Par exemple, les airs d’opéras les plus célèbres sont ceux dans lesquels les personnages seraient tués par amour (poignardés, etc.) et mettent des heures à mourir. Ces airs d’opéras hautement romantiques font croire que le meurtre dit passionnel, c’est beau, romantique, une preuve d’amour. Selon ces représentations, ces amours destructeurs seraient le must de l’amour.

– soit des amours idylliques dignes des contes de fées et de leur célèbre phrase finale « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Dans ces représentations, les femmes enfantent et se dévouent corps et âme pour leurs enfants, la famille et l’homme qu’elles sont censées aimer.

Dans les deux cas, le sexe est présenté comme la clé, la source, le fondement de l’amour.

L’arnaque avec un grand A

L’omniprésence de l’amour patriarcal dans nos sociétés n’est pas un hasard.

C’est par ce moyen que les hommes arrivent à soumettre les femmes, à leur faire faire n’importe quoi au niveau sexuel et reproductif, se sacrifier pour les hommes afin qu’ils puissent avoir du sexe et des enfants, accepter toutes les violences jusqu’à être tuées ou à mourir en couche.

Ce soi-disant merveilleux « amour avec un grand A » n’est donc qu’une arnaque monumentale du patriarcat. Certainement sa plus grande arnaque.

En d’autres termes, le « grand A » n’est pas celui de l’amour. Il est celui de l’arnaque (« Arnaque avec un grand A »).

Donc ne perdons plus de temps ! Nous avons assez attendu, assez souffert sous le joug de la domination masculine. Libérons-nous de cet amour patriarcal qui nous rend à notre insu esclaves des hommes, exploitées par eux.

Brisons ces chaînes invisibles que le patriarcat nomme trompeusement « amour », alors qu’il ne s’agit que de violence.

Le conditionnement à l’amour patriarcal

Nous, les femmes, sommes conditionnées dès la naissance à aimer selon des normes patriarcales dans le seul but d’être de bons objets sexuels et reproducteurs pour les hommes.

En apparence si exaltant, cet amour patriarcal auquel nous sommes biberonnées jour après jour n’est donc qu’une prison, un esclavage, une exploitation dont nous n’avons la plupart du temps pas conscience et dont nous ne percevons pas l’immense violence.

Ainsi programmées dès notre plus jeune âge, nous croyons que fonder un couple et une famille est la clé du bonheur, le moyen par lequel nous nous réalisons. Cette programmation a un but bien précis, celui de mettre en place la société patriarcale, car pour créer ces familles sur lesquelles les hommes ont tout pouvoir, il faut absolument que les femmes procréent.

Et pour que les femmes acceptent de procréer, il existe un moyen très simple : leur faire croire avec ferveur à cette forme d’amour, en leur répétant sans cesse que ce serait leur mission sur terre, la source de leur épanouissement en tant que femmes et que si elles ne forment pas de couple ou n’ont pas d’enfants, elles ne connaîtront pas l’amour et auront raté leur vie.

Les contes de fées, les films, les livres, les injonctions répétées de la part des adultes et des enfants, etc. font partie des innombrables outils de ce conditionnement.

Par exemple, les adultes demandent souvent aux enfants : « Est-ce que tu as déjà un amoureux (ou une amoureuse) ? ». Et dès qu’une petite fille et un petit garçon passent un peu de temps ensemble, les enfants se moquent d’eux en chantonnant « Ils sont amoureu-eux, ils sont amoureu-eux ».

Pourtant, les petites filles et les petits garçons vivent une relation d’enfants, de camarades de jeu. Leur faire croire qu’ils sont amoureux est un conditionnement.

Alors bien sûr, les garçons entendent les mêmes histoires, les mêmes remarques que les filles. Mais le résultat est totalement inverse, car ils reçoivent simultanément une éducation (ou formatage) qui les conduit à être des dominants, avec la croyance que les filles sont des objets à leur disposition.

Donc avec les mêmes histoires, les garçons ne développent pas d’amour inconditionnel pour les femmes, mais une capacité à faire semblant d’être amoureux, car ils comprennent vite que jouer la comédie de l’amour leur permet d’avoir tout ce qu’ils veulent des filles. Ils comprennent donc très vite et très spontanément à quoi sert ce conditionnement des filles à l’amour patriarcal.

Ils apprennent depuis tout petit que les femmes sont des objets sexuels et reproductifs et qu’ils ont un droit d’accès au corps des femmes, un droit au sexe, un droit à la reproduction et un droit sur leur progéniture.

Mais le pire dans tout cela, c’est que les femmes ne sont même pas reconnues dans cet amour patriarcal pour lequel elles sont programmées. Tout est nié et même inversé. Pour elle, la situation s’inverse à ce point que la société patriarcale affirme que ce sont les hommes les grands détenteurs de l’amour inconditionnel, que ce sont eux qui protègent femmes et enfants. Or, en réalité, ils en sont les plus grands prédateurs.

Les femmes n’y comprennent plus rien : elles ont développé une capacité phénoménale à aimer selon des normes patriarcales et cet amour est nié, piétiné, ridiculisé, non reconnu. Elles passent pour étouffantes, dangereuses, voire ridicules parce qu’elles aiment trop, ne savent pas aimer (négation). Ou elles passent pour violentes, manipulatrices, folles, etc. (inversion).

Ce conditionnement à l’amour patriarcal se retourne donc d’une façon ou d’une autre violemment contre les femmes.

Le modèle patriarcal du couple et de la famille

Pour nous, les femmes, il est courant d’entendre que nos réalisations autres que le couple et les enfants ne sont que des substituts (d’autres fruits, etc.) à l’amour que nous n’avons pas trouvé.

Il ne s’agit bien sûr que d’interprétations patriarcales. Mais nous avons été conditionnées à les croire.

Dans ce modèle patriarcal, la ménopause est considérée comme une catastrophe pour les femmes, car elles ne peuvent plus enfanter. Ainsi, les femmes subissent des pressions permanentes de la part de leur entourage qui ne cesse de leur dire « l’horloge tourne, dépêche-toi de trouver un homme et de faire des enfants, sinon tu vas le regretter, etc. ». Tout cela engendre beaucoup de stress chez les femmes qui n’ont pas d’enfants et qui voient la ménopause approcher.

Mais pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit de faire d’autres choix, sans que cela pose problème ? Nous pouvons faire bien d’autres choses dans la vie que de passer notre temps à courir après cet amour patriarcal qui ne sert qu’à faire notre exploitation sexuelle et reproductive.

Fonder un couple et avoir des enfants n’est pas du tout indispensable à notre vie, à notre épanouissement. Et le sentiment d’amour ne se limite pas à un couple ou à des enfants.

Si nous arrivons à nous extraire de ce modèle patriarcal pour lequel nous avons été programmées, nous pouvons dire exactement le contraire : le couple et les enfants sont des substituts (d’autres fruits, etc.) à d’autres réalisations que nous n’avons pu accomplir.

Dans ce cas, la ménopause peut être une véritable libération pour les femmes qui font le choix de ne pas avoir d’enfants ou de ne plus avoir d’enfants.

Amour patriarcal et violence masculine

La norme patriarcale de l’amour dit aux femmes « Tant que tu n’as pas d’enfant, tu n’es pas réalisée en tant que femme ». Ainsi, les femmes supportent les pires violences masculines pour « être réalisées ».

Pourquoi les pires violences ? Parce que l’amour patriarcal comporte des risques énormes pour les femmes et leurs enfants. Des risques de violences et des risques de mort. Selon Amnesty International (campagne « Stop à la Violence Conjugale, » 2011), une femme sur cinq vit avec un criminel. 

La violence domestique est même la première cause de mortalité pour les femmes :

« La violence domestique est la première cause de mortalité chez les femmes âgées de 19 à 44 ans dans le monde, devant la guerre, le cancer et les accidents de la route » (source : communiqué du Conseil de l’Europe du 24 novembre.2009)

Et lorsque les femmes ont des enfants avec un homme violent, c’est un véritable enfer qui commence. Beaucoup de femmes ne découvrent la violence de leur partenaire qu’au moment où elles tombent enceinte. C’est à ce moment-là qu’un grand nombre d’hommes violents se révèlent, car ils savent que la femme est piégée.

Dès cet instant, l’homme instrumentalise les enfants, les violente (agressions sexuelles, etc.) ou les tue pour faire violence à la mère. Et lorsque les femmes signalent les violences paternelles aux autorités de protection de l’enfance, elles perdent la garde des enfants sous prétexte qu’elles seraient folles, manipulatrices et voudraient couper les enfants du père. Les enfants sont alors donnés en garde à leur père violent, sans aucune protection.

Par conséquent, dans nos sociétés patriarcales, lorsqu’une femme se lance avec un homme dans le projet de fonder un couple et de créer une famille, elle prend un risque énorme qu’elle et ses enfants soient violentéEs voire tuéEs par cet homme.

Alors comment ose-t-on conditionner les femmes de la sorte, en leur faisant croire que cet amour patriarcal est l’essence même de leur vie, alors qu’il est le piège le plus mortel, le plus dangereux pour elles et leurs enfants ?

Le Syndrome de Stockholm

En plus d’être le résultat d’un conditionnement, ce grand amour que les femmes portent aux hommes est aussi l’expression d’un Syndrome de Stockholm personnel et sociétal (amour inconditionnel pour l’agresseur) engendré par des millénaires de violences masculines envers les femmes.

Sinon, sachant que les hommes sont les principaux prédateurs des femmes, comment expliquer que les femmes aient tant d’amour pour les hommes, tant de dévouement pour eux, leur pardonnant tout et oubliant très vite toutes les violences qu’ils leur font subir ?

Seul un Syndrome de Stockholm peut expliquer l’amour inconditionnel que le peuple des femmes voue au le peuple des hommes, son principal prédateur.

C’est quoi l’amour ?

Alors, c’est quoi l’amour ? Le sentiment de propriété sur autrui ? L’attirance pour autrui ? Le coup de foudre ? Certainement pas.

L’amour est un sentiment de bienveillance, d’empathie et de respect envers une personne. L’être aimé est considéré comme une personne à part entière qui n’appartient à personne et a la liberté de ses choix, de ses déplacements, etc.

L’amour n’est ni soudain ni instantané. Il prend sa source dans le continuum d’une relation et non pas dans un désir sexuel ou un lien biologique. C’est un sentiment qui s’installe progressivement, avec le temps, les épreuves, les gestes du quotidien, les moments de joie, de tristesse, etc. et qui dépasse le cadre du couple et de la famille.

Même l’amour pour un enfant n’est pas inné. Il vient peu à peu, à force de s’en occuper, de passer des nuits blanches à le soigner ou à vouloir savoir ce qu’il a, pourquoi il pleure, etc. Et petit à petit, le sentiment d’amour prend consistance.

D’ailleurs, la grossesse, l’accouchement, l’allaitement et les premiers mois du nouveau-né sont des épreuves gigantesques pour les femmes. Dans ces moments-là, il n’y a pas beaucoup de place pour l’amour, car c’est l’urgence, il faut essayer de se débrouiller comme on peut. Ces épreuves de la procréation ont été complètement occultées par le patriarcat qui en a fait une image idyllique, poétique, épanouissante, afin que les femmes continuent de procréer sagement.

Le sentiment de propriété est parfaitement égoïste, une chosification d’une personne, une façon de la réduire à l’état d’objet.

L’attirance pour autrui est également parfaitement égoïste. La personne est vue comme un objet que l’on cherche à s’approprier pour satisfaire son désir.

Le coup de foudre (ou passion amoureuse ou état amoureux) est également un sentiment parfaitement égoïste, une utilisation (ou vampirisation) de l’autre qui peut être particulièrement violente et qui précède souvent la violence conjugale.

Dans le coup de foudre, l’être qui prétend aimer passionnément projette sur l’autre l’image d’une personne idéale. Dès cet instant, l’autre n’est plus qu’une surface de projection, un bel objet qui doit permettre de réaliser tous les fantasmes et tous les espoirs.

L’autre n’est pas vu tel qu’il est, mais comme un personnage de conte de fées, un être irréel, désincarné et idéal, n’existant que dans l’imaginaire. Donc un coup de foudre n’est pas de l’amour. La personne n’est pas aimée pour elle-même. C’est l’image idéalisée, fantasmée, totalement fabriquée au moyen des projections, qui est aimée. Pas la personne réelle.

L’état amoureux (coup de foudre ou passion amoureuse) durerait entre 30 secondes et 2 ans. Après quoi, l’être soi-disant amoureux commence à voir la personne idéalisée telle qu’elle est. C’est le moment où tout s’effondre, car cette personne ne peut correspondre à l’image idéalisée projetée sur elle. Dès cet instant, l’être qui se disait follement amoureux devient souvent d’une grande violence qui peut aller jusqu’à la haine, sachant que la production d’une image idéalisée précède souvent la destruction d’une personne.

Placer une personne sur un piédestal puis la jeter au bas du piédestal pour la détruire est un processus de base de la perversion narcissique. Ce processus permet au pervers narcissique de survivre narcissiquement en se sentant tout-puissant par le fait qu’il a réussi à dominer et détruire une personne sur laquelle il avait projeté une image idéalisée.

La violence conjugale commence presque toujours de cette façon : idéalisation, puis destruction.

L’amalgame entre amour et sexe

Le patriarcat amalgame amour et sexe, dans le but de pouvoir utiliser sexuellement les femmes.

Plus précisément, le patriarcat conditionne les femmes à l’amour et leur fait croire simultanément que le sexe, c’est de l’amour. Ainsi, les hommes n’ont plus qu’à faire semblant d’être amoureux et ils ont du sexe.

L’amalgame entre amour et sexe est créé par un conditionnement dès notre plus tendre enfance. Il est si bien inscrit dans notre corps et notre psyché que nous ne savons plus reconnaître si nous aimons une personne ou si nous avons un désir sexuel pour elle.

Ce conditionnement patriarcal particulièrement pervers s’appuie sur une mauvaise interprétation de nos sensations, afin de nous faire mélanger sentiment d’amour et désir sexuel.

Il faut savoir que la manière dont nous interprétons nos sensations provient toujours d’un simple conditionnement, d’un apprentissage à décoder nos sensations. Donc il est très simple de manipuler un enfant et de lui faire intégrer une mauvaise interprétation de ses sensations.

Prenons l’exemple des nausées : lorsqu’une personne a la nausée, elle pense en général que cela signifie une « sensation d’écœurement et de refus de la nourriture ». C’est ce qu’on lui a appris. Or, la nausée peut aussi être une « sensation de faim » causée par l’estomac vide. Donc il peut arriver que des personnes se plaignent de nausées chroniques et qu’elles mangent de moins en moins sans que rien ne change. Et le jour où elles comprennent que ces nausées sont peut-être une « sensation de faim » et qu’elles essayent de manger à ces moments-là, les nausées peuvent disparaître soudainement car la sensation a été bien interprétée.

De la même façon, ce que nous interprétons souvent comme étant une « sensation d’amour » n’est en réalité qu’une « sensation d’attirance, d’excitation ou de désir » pour une personne.

Pourtant, un désir pour une personne n’a strictement rien à voir avec de l’amour. Ce désir est comparable à celle que l’on peut ressentir devant un beau gâteau lorsque l’on a très faim.

Associer amour et désir est aussi incongru que d’affirmer que manger un beau gâteau très excitant en présence d’une personne, c’est de l’amour.

Mais le patriarcat a réussi à nous faire croire cela.

A cause de cela, beaucoup de femmes pensent avoir un problème parce qu’elles ne trouvent pas un homme qui soit à la fois un bon compagnon (amour) et un bon amant (sexe).

Pourtant les femmes n’ont aucun problème, qu’elles se rassurent. Le seul problème qu’elles rencontrent, c’est que sexe et amour n’ont rien en commun et qu’on leur fait croire le contraire.

L’expression « faire l’amour »

L’expression « faire l’amour » (pour avoir du sexe) devrait être interdite au même titre que les contes de fées.

Lorsque les femmes proposent à un homme de « faire l’amour » ou qu’un homme leur propose de « faire l’amour », elles croient aussitôt :

– que l’homme est amoureux,

– qu’avoir du sexe avec lui est une preuve d’amour.

L’expression « faire l’amour » n’est qu’une arnaque patriarcale monumentale destinée à renforcer l’amalgame entre sexe et amour. Entendre « faire l’amour » devient insupportable à partir du moment où l’on prend conscience de sa finalité : l’exploitation sexuelle et reproductive des femmes.

Alors essayons d’y voir un peu plus clair dans le flou pervers de cette expression qui synthétise à merveille l’amour patriarcal.

L’expression « faire l’amour » signifie « avoir du sexe ». Alors pourquoi dit-on « faire l’amour » ? Pourquoi ne dit-on pas « faire du sexe » ?

Le sexe n’a rien à voir avec l’amour. Le sexe est un plaisir des sens et du corps, au même titre que déguster un bon vin, se détendre dans un jacuzzi ou faire une séance de massage, etc. en présence d’une autre personne. Prétendre que le sexe serait de l’amour, c’est comme prétendre que ces activités en présence d’une autre personne seraient de l’amour.

Le sexe est aussi un moyen de reproduction, celui par lequel deux êtres humains de sexe différent conçoivent un ou des enfants en s’accouplant sexuellement. Or, il n’est nullement besoin d’amour pour s’accoupler et procréer. Il suffit qu’un spermatozoïde rencontre un ovule pour que la conception ait lieu.

Mais avec cette expression hautement romantique de « faire l’amour », les femmes sont dans l’illusion qu’une relation sexuelle, c’est de l’amour et que l’amour passe obligatoirement par le sexe.

Tout cela leur semble tellement cohérent avec ce qu’elles entendent au quotidien et ce qu’elles ont appris par les contes de fées patriarcaux dans lesquels une princesse attend passivement son prince charmant qui sera son grand amour, son grand sauveur et le père de ses enfants.

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La belle au bois dormant (version de Disney)

Pourtant, l’expression « faire l’amour » n’a rien d’une création d’amoureux transi. Elle n’a qu’un seul but : soumettre les femmes aux exigences sexuelles et reproductives du patriarcat.

Alors cessons de dire aux hommes « je t’aime, je t’aime, je t’aime… » pendant une relation sexuelle.

Il vaudrait mieux leur dire « j’aime ton corps, j’aime ta peau, j’aime ton odeur, j’aime ton toucher, je te désire, j’aime etc. » et pas « je t’aime ». Le sexe, c’est de la sensualité, une fête des sens, cela n’a rien à voir avec l’amour.

D’ailleurs, à peine l’acte sexuel est-il terminé que ce bel amour s’évanouit souvent aussi vite qu’il est venu. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas de l’amour. Il ne s’agissait que d’un désir, d’une attirance sexuelle. Et lorsqu’un désir est satisfait, il s’en va.

La plupart des femmes ont probablement fait l’expérience de l’homme qui semble fou amoureux avant le sexe, puis dès qu’il a éjaculé, il tourne le dos et c’est fini ! Souvent, il devient même d’une grande froideur et semble n’avoir plus qu’un désir : se débarrasser de cette femme encombrante qui se met à l’aimer.

La chanson « Je t’aime … moi non plus » (1969) de Gainsbourg montre bien l’absurde et même le ridicule de l’amalgame amour et sexe. Jane Birkin (la femme), transie d’amour, chante des « je t’aime » avec une petite voix frêle, à peine audible. Serge Gainsbourg (l’homme), tout occupé à son acte sexuel, répond avec une belle voix virile et chaude des « moi non plus » et des « je vais je vais et je viens entre tes reins » en réponse aux « je t’aime » de Jane Birkin.

« Jane Birkin : Je t’aime oh, oui je t’aime!

Serge Gainsbourg : moi non plus

Jane Birkin : oh, mon amour…

Serge Gainsbourg : comme la vague irrésolu

je vais je vais et je viens entre tes reins et je me retiens » (source)

Ce texte chanté par Serge Gainsbourg et deux femmes (Jane Birkin en 1969 et Brigitte Bardot en 1967 paru en 1986) sur lesquelles a été plaqué le stéréotype de bombe sexuelle est de toute évidence hautement sexuelle.

« En l’espace de trois ou quatre minutes, Gainsbourg et Jane Birkin émettent autant de soupirs, de plaintes et de grognements qu’un troupeau d’éléphants en train de s’accoupler » (source

Les arguments biologiques

Le patriarcat a développé des théories soi-disant scientifiques pour justifier son concept d’amour dont il se sert pour l’exploitation sexuelle et reproductive des femmes.

Ces théories s’appuient sur des arguments biologiques (anatomie, physiologie, etc.). Elles expliqueraient par exemple :

– pourquoi les hommes sont infidèles et pourquoi ils ne tombent pas amoureux en ayant du sexe ;

– pourquoi les femmes recherchent une relation stable et pourquoi elles tombent amoureuses en ayant du sexe avec un homme.

Le but est de faire croire que les comportements des femmes et des hommes seraient dictés par la nature, donc que l’on ne peut pas faire autrement, c’est comme ça : les femmes seraient faites pour aimer. Les hommes seraient faits pour inséminer un maximum de femmes.

En d’autres termes, en plus d’être des héros et des princes charmants (conditionnement des contes de fées) dont les femmes tomberaient amoureuses par nature (arguments biologiques), les hommes seraient par nature (arguments biologiques) des « dons Juans », des séducteurs infidèles parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Quelle logique exemplaire, cette conception patriarcale de l’amour !

Voici quelques-unes de ces théories patriarcales que l’on peut entendre dans certains cabinets (sexologues, psychologues, etc.) :

– Chez les hommes, le taux de testostérone (http://sante-medecine.journaldesfemmes.com/faq/6592-testosterone-dosage-chez-l-homme-et-la-femme) diminue avec l’âge. Chez les femmes, la testostérone prend le dessus avec l’âge, car les hormones féminines (œstrogènes) diminuent. Donc comme la testostérone est l’hormone du désir sexuel, en vieillissant, les hommes deviennent moins actifs sexuellement, alors qu’en vieillissant les femmes deviennent plus actives sexuellement. Ce qui est censé expliquer que les hommes jeunes recherchent des femmes plus âgées parce qu’elles sont plus actives sexuellement et que les hommes âgés préfèrent les femmes plus jeunes parce qu’elles sont moins actives sexuellement.

– Les hommes seraient plus agressifs à cause de l’hormone masculine (la testostérone est présente de 40 à 60 fois plus chez l’homme que chez la femme). Ce qui justifierait leur besoin d’agresser, notamment sexuellement.

– Les hommes ont des organes sexuels externalisés, donc ils ne sont pas « pénétrés », ce qui expliquerait pourquoi ils ne tombent pas amoureux en ayant du sexe.

– Alors que les femmes ont des organes sexuels internalisés, donc elles sont « pénétrées » par l’homme, ce qui créerait instantanément chez elle un sentiment d’amour. Donc les femmes tombent amoureuses en ayant du sexe.

– D’autre part, les hommes fabriquent des spermatozoïdes en permanence, donc ils seraient actifs sexuellement en permanence et ne pourraient se retenir d’aller inséminer une quantité de femmes, ce qui expliquerait qu’ils n’aient aucune envie de s’attacher à une femme.

– Alors que les femmes ovulent une fois par mois, ce qui justifierait qu’elles soient moins excitées sexuellement et donc moins actives sexuellement que les hommes.

– Et comme cet ovule mensuel peut être fécondé à l’intérieur de leur utérus, les femmes rechercheraient l’amour, car elles ont besoin d’avoir un homme à leur côté pour les protéger pendant qu’elles sont enceintes et qu’elles élèvent leurs enfants.

– L’homme produit des spermatozoïdes continuellement et ne tombe pas amoureux de la femme pendant l’acte sexuel. Cela justifierait qu’il soit poussé à aller inséminer une quantité de femmes et qu’il n’ait aucune envie de s’attacher à une femme.

Avec de tels arguments, nous sommes ramenés brutalement aux mythes de la préhistoire, avec l’homme chasseur qui protège et nourrit la femme qui reste dans sa grotte avec les enfants. Ces mythes ne sont évidemment que des inventions patriarcales, puisque les femmes sont tout aussi capables que les hommes de chasser, de se battre et de chercher leur nourriture.

Et d’ailleurs, ces justifications biologiques ne tiennent pas. Prenons par exemple la testostérone (hormone masculine). Il est vrai que les hommes très agressifs ont souvent un taux élevé de testostérone et que lorsqu’ils reçoivent un traitement destiné à faire baisser le taux de testostérone, ils deviennent moins violents (traitement donné à certains violeurs, agresseurs, etc.). Donc la testostérone peut effectivement être un facteur d’agressivité. Mais cela ne justifie rien, car pourquoi les hommes ont-ils tant de testostérone ? N’est-ce pas parce que les hommes sont conditionnés depuis leur plus jeune âge pour être agressifs ? Un tel conditionnement peut stimuler la production de testostérone.

En effet, les hormones sont totalement liées à notre mode de vie. Tout ce que nous vivons influence notre corps (cerveau, hormone, ADN, etc.) et notre psyché. Donc rien n’est figé, irréversible. De la même façon que les traumatismes s’inscrivent en nous (cerveau, ADN, hormones, psyché, etc.), les événements positifs peuvent s’inscrire et être réparateurs, source de changement.

Donc un changement de société peut parfaitement créer des changements importants au niveau du corps et de la psyché.

La sexualité masculine n’est pas l’extase

Le sexe n’a rien de romantique. Il n’est qu’un plaisir de la chair et des sens, ainsi qu’un moyen de reproduction. Pourquoi mêler l’amour à cela ?

Surtout que pour les femmes, le sexe avec un homme est souvent loin d’être romantique, ni même un plaisir.

Pourtant, dès leur plus jeune âge, on leur fait croire que c’est l’extase. Mais quelle déception ! La plupart du temps, les femmes découvrent que le sexe avec un homme n’est qu’une corvée (fellations, sodomies, etc.), un passage à la casserole dans lequel elles n’ont aucun plaisir.

Un article sur ce thème : la misère sexuelle des femmes (MAJ 2017 : indisponible).

Parce que la grande majorité des hommes baisent comme des hussards, en bons dominants, sans se soucier une seconde du plaisir des femmes, allant même jusqu’à les traiter de frigides parce qu’elles n’ont pas de plaisir.

Et malheureusement, cela fonctionne. Ayant été conditionnées à croire que le sexe c’est l’extase et n’ayant pas de plaisir, beaucoup de femmes pensent que ce sont elles qui ont un problème et qu’elles sont frigides. Et pour ne pas avoir honte et se montrer bizarre, la majorité des femmes font semblant que pour elles, c’est l’extase. Donc chacune reste avec la conviction d’avoir un problème sexuel ou psychologique.

Or les femmes ont une sexualité beaucoup plus riche que les hommes, avec intégration de tous leurs sens (sensualité) et de tout leur corps. Leur sexualité ne se limite pas à leur sexe ou à leurs ovules, contrairement aux hommes dont la sexualité est en général centrée exclusivement sur leur pénis et sur leur sperme.

La sexualité masculine est donc rarement l’extase pour les femmes. En revanche, lorsque la sexualité est satisfaisante, les femmes peuvent avoir un orgasme très rapidement, même plusieurs orgasmes de suite. Le mythe que les femmes seraient compliquées à faire jouir est créé de toutes pièces par les hommes parce qu’ils ne se sont jamais intéressés réellement au plaisir des femmes, alors que les femmes sont à la disposition de leur plaisir (plus précisément de leur pénis) depuis des millénaires.

Les contes de fées

Lorsque nous pensons aux contes de fées, nous pensons immédiatement à la célèbre phrase « Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants » qui clôture beaucoup de contes.

Cette phrase montre l’objectif patriarcal de ces récits : faire croire aux femmes qu’elles doivent absolument trouver l’homme de leur vie, fonder un couple et avoir beaucoup d’enfants.

La manière dont cette phrase finale surgit spontanément en nous montre le conditionnement intensif que nous subissons à notre insu, dès notre plus jeune âge, au travers de ces contes.

Toutes les cultures ont leurs gestes (contes épiques avec des héros). Et de tous temps, ces histoires ont été racontées aux enfants, afin qu’ils intègrent dès leur plus jeune âge des valeurs et des stéréotypes culturels.

Par exemple, dans la Grèce antique, les anciens racontaient les mythes à leurs enfants.

Plus tard, chez les celtes, il y a eu les légendes (le roi Arthur, les chevaliers de la Table rondes, etc.).

Quant aux chrétiens, ils racontaient des histoires bibliques à leurs enfants.

Puis arrivèrent les contes de fées (Le Petit Poucet, Le Petit Chaperon Rouge, etc.) qui sont des histoires païennes provenant de la tradition orale, souvent inspirées de légendes celtiques, germaniques, etc. (les fées, les elfes, etc.).

Ces histoires constituent un endoctrinement des enfants. Les contes de fées servent à conditionner les enfants à la culture patriarcale. Ils sont l’équivalent d’une « Bible patriarcale ».

Ces contes de fées endoctrinent les enfants pour en faire de bons petits soldats du patriarcat. Les filles sont formatées à être des victimes passives, dans l’attente du prince charmant qui les aimera et les sauvera de tous les dangers. Les garçons sont formatés à être des héros dominants, ayant tout pouvoir sur les femmes.

Si nous voulons un changement de société, nous devons de toute urgence remplacer ces contes de fées patriarcaux par des contes ou histoires féministes.

La comédienne et metteuse en scène Typhaine D fait un excellent travail sur ce thème. Elle a notamment créé un spectacle pour remettre les contes à l’endroit :

« De et par Typhaine D : les héroïnes des contes de fées viennent raconter leurs histoires à l’endroit. Un spectacle féministe de lutte contre les violences masculines faites aux femmes et aux enfants. » (source : Contes à Rebours)

Un article publié le 26 décembre 2014 par The Guardian présente Erika Eichenseer, une enseignante à la retraite qui a redécouvert les contes de fées de Franz Xaver von Schönwerth dans lesquels les femmes occupent une place centrale et sont même les héroïnes qui libèrent les princes. Dans ces contes de fées, il n’y a pas de rôles de princesse passive et de prince héroïque. Souvent les princes sont montrés faibles et les femmes puissantes. Maria Tatar, une universitaire américaine de Harvard a traduit en anglais ces contes allemands du 19ème siècle.

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Erika Eichenseer

Voici cet article de The Guardian du 26 décembre 2014 : Forgotten fairytales slay the Cinderella stereotype (Des contes de fées oubliés tuent les stéréotypes de Cendrillon).

La libération sexuelle

Les expressions « Peace and love » (paix et amour) et « Make love, not war » (faites l’amour, pas la guerre) furent les grands slogans des années 60.

L’expression « Peace and love » (paix et amour) ne fait que demander la paix et l’amour au sens de l’amour universel. En effet, les hippies qui sont à l’origine de ce slogan avaient toute une recherche spirituelle, avec des gourous et un attrait pour les voyages à Katmandou, le bouddhisme, l’hindouisme, etc.

En revanche, le slogan « Make love, not war » (faites l’amour, pas la guerre) intègre la sexualité puisque « make love » (faites l’amour) signifie avoir du sexe. Alors qu’à l’origine, l’accent était mis sur « pas la guerre », ce slogan a finalement été fréquemment utilisé par la suite pour insister sur « faites l’amour », en particulier dans les discours sur la révolution sexuelle.

hippies_blackandwhite

Make love, not war (faites l’amour, pas la guerre)

Donc peu à peu, le patriarcat a complètement falsifié le message et l’esprit de ce mouvement des années 60 pour le récupérer à son profit et mettre le sexe au centre de ces luttes. Le patriarcat a si bien travaillé, qu’aujourd’hui, l’histoire (faite par des hommes) ne retient que la libération sexuelle.

Pourtant, ces luttes n’avaient pas pour but la libération sexuelle.

Pour les femmes qui ont vécu cette période, le sexe n’était pas du tout au centre de leur lutte. La plupart n’ont pas eu plus de sexe à ce moment-là ni après. Leur combat concernait la société toute entière, un combat pour une société plus juste et pacifique dans laquelle les valeurs de l’amour en tant que bienveillance, solidarité, etc. se développeraient.

Mais le patriarcat a si bien œuvré que ce combat s’est transformé en lutte pour le sexe.

Ce qui s’est passé après les années 60 pour les femmes montre bien qu’il s’agissait d’une manœuvre patriarcale. A la stupéfaction des femmes qui ont vécu cette période et qui recherchaient la simplicité, le naturel, être au plus proche de soi, etc., les femmes se sont ensuite transformées en poupées Barbie, totalement artificielles et hypersexualisées.

Pour ces femmes qui ont lutté, ce fut un retour arrière surréaliste, avec une situation encore pire qu’auparavant, comme si le mouvement des années 60 et la révolution de 68 n’avaient jamais existé.

Donc les luttes des années 60 qui visaient une société plus juste se sont terminées avec un beau flop … en libération sexuelle.

Or, la libération sexuelle est une supercherie. Sous prétexte qu’on l’opposait à la guerre, on a fait croire aux femmes que la libération sexuelle était de l’amour et du pacifisme. En réalité, il s’agissait d’une violence supplémentaire envers les femmes parce qu’elles se retrouvaient encore davantage exploitées sexuellement par les hommes.

La libération sexuelle est donc une arnaque patriarcale créée de toutes pièces pour que les hommes puissent toujours plus utiliser les femmes comme objets sexuels.

Voici un article du 1er août 2013 du blog féministe Remember, resist, do not comply qui contient un texte d’Andrea Dworkin sur ce thème : La libération sexuelle : une supercherie pour exploiter sexuellement les femmes

2 réflexions sur “« L’amour patriarcal est une arnaque monumentale » par Hortense Dulac

  1. Pingback: Saint-Valentin ou Sainte-teub, quand l’amour mène à l’aliénation – Radfem Résistance 2

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