Le consentement : une aberration totale sauf si on regarde sa fonction dans le patriarcat

Nous empruntons volontairement le titre à l’autrice ayant rédigé une analyse que nous vous recommandons sur le coït : https://jeputrefielepatriarcat.wordpress.com/2013/03/28/le-coit-uneaberration-totale-sauf-si-on-regarde-sa-fonction-dans-le-patriarcat/

Définition du mot « consentement » : du contrat social au contrat sexuel.

Le concept de consentement élaboré par les hommes nous propose la chose suivante : conclure un accord et légitimer des actes par cet accord. C’est donc un terme qui se pense dans une opposition entre autonomie et contrainte. Consentir signifie alors accorder son adhésion personnelle à une personne qui a décidé en amont de l’acte à exécuter. C’est donc accepter une proposition extérieure en supposant que la personne le fait librement c’est-à-dire en donnant un accord sans qu’il y ait eu : contrainte physique, menace de violence, violence, contrainte psychologique, manipulation, séduction, mensonge, travestissement.

Deux problèmes se posent : d’une part le consentement renvoie à des relations de remise de pouvoir, de remise de soi. D’autre part, il présuppose des subjectivités éclairés, conscientes d’elles, transparentes et jamais problématiques. Le consentement est le produit d’un rapport de pouvoir, donc d’un rapport de force (de violence quelle que soit sa forme) explicite ou intériorisé et est donc un concept vicié, miné. Il n’est pas le signe d’une délibération rationnelle mais bien le résultat de jeux d’émotions travaillées. Le consentement nous montre qu’il existe une asymétrie entre les personnes engagées dans ce rapport de type contractuel. Il faut donc fragiliser c’est-à-dire rendre politiques les concepts d’autonomie et de liberté en passant par un travail sur les facteurs contextuels : économiques, sociaux, culturels ainsi que sur des facteurs internes : affectifs, psychiques. La liberté est toujours corrélative au pouvoir. Le consentement n’est pas un concept de mutualité des rapports femmes/hommes mais un rapport de pouvoir imposé aux femmes et aux filles (cf. actualités sur le consentement des mineures, oui vous avez bien lu.)

Le concept même de consentement pose certaines problématiques qu’il faut mettre, ici, en évidence. L’étymologie du mot semble ne présenter aucune gravité. Le mot apparaît en Anglais au 13e siècle. Il est dérivé du vieux français « consente » qui signifie « accord » ou « permission ». Le contenu de ce mot prend une nouvelle intensité quand il entre dans le corpus théorique des philosophies libérales occidentales (Hobbes1, Locke2, Rousseau) quand les penseurs libéraux du 18e siècle ont intégré le mot « consent » dans leurs théories du « contrat social ». Le consentement devint la source de la légitimité des gouvernements. Il permit d’installer le pouvoir politique sur la base suivante : que le peuple consente à être gouverné.

Dans la tradition libérale, le mot « consentement » a fini par désigner l’acceptation de la domination et des rapports de pouvoir. De manière formelle, ce mot a conservé son sens d’accord passé entre des parties, apparemment, égales. Mais son contenu a été très marqué par la fonction pour laquelle ces philosophes l’avaient privilégié : décrire et rendre légitime des relations de pouvoir.

Ainsi, il est étonnant que ce mot, en particulier, ait été choisi afin d’être appliqué aux relations sexuelles. Le parallèle se dresse alors entre les relations de pouvoir politique (gouvernant-e-s-gouverné-e-s) et les relations interindividuelles. Celles-ci deviennent à leur tour des relations de pouvoir où il faut consentir à céder certaines de nos libertés de décision et d’action. La fonction de ce mot, héritée de la philosophie légale des Lumières, permet d’accorder une légitimité à des relations abusives. Pour les libéraux, le pouvoir de l’Etat sur le peuple est légitime si et seulement si le peuple « consent ».

Dès lors, le schème relationnel faisant des femmes une subjectivité adaptée, subordonnée devient légitime tant que les femmes y consentent. Ainsi, l’adoption du modèle du consentement suppose que l’on se base uniquement sur l’évaluation des pensées et sentiments des victimes et permet alors de livrer ces pensées et sentiments au questionnement, au doute. Ainsi, on remet en cause ce que les femmes « voulaient vraiment » si on met en avant le critère du consentement.

Le consentement servirait de critère permettant de déterminer la légitimité d’un acte, d’une conduite. Comme si le consentement était un critère performatif pouvant changer la réalité de ce qui est fait, modifiant la nature d’un acte. Le consentement serait un accord passé entre deux parties. C’est un contrat à respecter. Mais qui énonce quoi ? Et comment ? Le consentement fait entendre la chose suivante : il y a une personne experte, qui nous apprend ce que nous ne connaissons pas. Et quand nous passons à un régime de libre décision par soi-même, nous oublions, dans ce passage de questionner notre propre subjectivité : comment, quand déterminer ce qui est bon ou pas pour moi ?

Le consentement est négocié et négociable. Par contrat, l’état renonce à la force et tente plutôt de légitimer son pouvoir par l’obtention du consentement éclairé des citoyens.

Mais par quels moyens en venons-nous à consentir dans nos relations sexuelles ? Par la propagande pornographique ? Par l’intériorisation, érotisation de la violence et excitation traumatique ? En résumé, par la sexualisation indécente et permanente des femmes. Par le consentement nous sommes rendues aveugles à une violence et une force qui, dans le domaine de la sexualité, s’exerce toujours. La supériorité et le pouvoir d’un groupe social dominant existe à cause de la privatisation des moyens de production et de l’espace publique créant ainsi des inégalités qui empêchent la participation du groupe subordonné. Entre les deux : jeux d’influences dissymétriques qui modèlent la conscience des personnes (mythes, propagandes, tabou, etc).

Le contrat sexuel est le contrat des dominants par les termes et les réalités des dominants.

Dès lors, le consentement est lié à la contrainte. Une contrainte qui est le fait d’une domination d’un corps, d’une subjectivité sur une autre afin d’instaurer une autorité durable et non négociable. Comment sortir de l’enfer de la domination ? L’horreur du consentement est l’horreur d’une survie face à ces hommes qui s’imposent à nous. Pour réduire leurs violences nous ne parlons pas, nous ne connaissons pas, nous ne vivons pas. Pourtant, regardez-le cet homme qui demande notre consentement : il n’a rien de plus que nous, il n’est pas ni à part ni extraordinaire. Son seul avantage : pouvoir négocier les termes de notre survie.

Mais encore une fois, céder à des stratégies de survie ce n’est rien consentir, ce n’est rien légitimer. C’est juste survivre.

Il faut distinguer domination et oppression : les dominants peuvent consentir à la domination quand les dominées subissent l’oppression, lui cèdent. Leur consentement n’est donc jamais un outil de libération, de légitimité. Chez Locke, les femmes sont renvoyées à la nature, à l’émotion, aux sentiments. C’est-à-dire à ces qualités qui fondent l’espace domestique, privé, intime. Un espace réglé par le pouvoir des hommes (pères puis maris). Les hommes eux sont du côté du contrat, de la convention. Ils peuvent être dans l’espace public (et donc politique) à titre d’égaux. Le consentement des femmes est donc restreint à la seule sphère du domestique autant qu’il se dit, s’établit sous la tutelle masculine. Le consentement des hommes est celui du pouvoir quand le consentement des femmes et celui du sexuel. Lier consentement et sexualité c’est penser que la sexualité est un espace d’action réciproque.

L’asservissement n’est donc plus celui des sociétés disciplinaires, punitives mais c’est un asservissement volontaire. Un asservissement bien caché sous l’étendard de la liberté des corps, des esprits et des pratiques. La liberté des subjectivités comme émancipées, éclairées, conscientes. La même liberté totale qui vous parle de « consentement » entre deux personnes « égales ». Une liberté qui n’a jamais saisie qu’elle n’était qu’une fausse liberté. C’est un asservissement volontaire car nous avons intériorisé les responsabilités, les violences. Nous avons négocié notre liberté en négociant les termes de notre existence. Nous voyons la gentillesse, les mots doux, les gestes attentionnés et nous ne voyons pas les mensonges, la séduction intéressée, le rapport objectifiant et consommateur. Nous ne voyons plus la violence et pire nous la nions. Pourtant, les hommes nous parlent de consentement. Il nous demandent de « consentir », oui mais à quoi ?

Langage : appropriation, domination et violation du corps des femmes.

Consentir est effectivement un synonyme de permettre, autoriser (donc qui est déjà différent de vouloir). Mais il n’a rien à faire dans le contexte des relations sociales. Les synonymes ne sont pas interchangeables : le contexte est prioritaire. Par exemple, manger et consommer sont synonymes et pourtant je ne mange pas de l’essence. Donc consentir une relation c’est comme manger de l’essence : c’est inadapté. D’autant qu’on ne consent pas une relation, on désire une relation. Le consentement est l’objectivation patriarcale du désir féminin. Les hommes étudient la chimie et la nature féminine pour qu’elles correspondent aux intérêts masculins. Ils ont créé un « méta-monde » où tout va dans leur sens. Le corps des femmes, leurs réflexes physiologiques de protection (production de cyprine) ont été interprétés afin de manipuler la réalité. Appeler « désir » ce qu’une victime de viol pourrait ressentir physiologiquement lors d’une agression est erroné. La production de cyprine n’est pas du consentement et n’est pas non plus du désir : c’est une fonction biologique. L’appeler désir tend à culpabiliser les femmes. Comment mettre un mot, le viol, sur une réalité qu’on nous trafique ? Comment en guérir et se reconstruire s’il est considéré que nous ressentions du désir ? Désirer c’est vouloir faire quelque chose.

Il est donc important de rappeler que les réactions biologiques (production de cyprine) ne sont pas du désir à avoir un rapport sexuel. Quelqu’une qui « désire », c’est quelqu’une qui VEUT. Sinon la notion de consentement valide des rapports sexuels non-désirés dès que la victime « accepte » (par peur, par habitude, par obligation). Où se place la notion de consentement si une femme a été manipulée (physiquement et/ou psychologiquement) par son agresseur pour dire « oui » ou ne pas dire « non », ne pas résister, alors qu’elle ne voulait pas, ne désirait pas avoir ce rapport sexuel ? Ça ne fait aucune différence pour elle. C’est un viol même si elle a « consenti ». Cela revient à placer le blâme sur les victimes. La notion de désir est cruciale et doit être sans cesse amenée et analysée dans les discussions sur les droits des femmes. Autrement, considérer que le consentement puisse exister sans la notion de désir c’est tomber dans le piège de la culture du viol et c’est donc invisibiliser le viol.

Consentir ce n’est pas parler de la sexualité comme un lieu libre et épanouissant. Consentir c’est parler d’une réponse minimale à la violence masculine. C’est vouloir diminuer voire mettre fin à la violence masculine. Mais consentir ce n’est jamais synonyme de désirer. Consentir c’est accepter, s’accommoder, s’associer, coopérer, s’adapter, se sacrifier, renoncer. Pour quoi ? Pour survivre. Pour oublier que la sexualité que les hommes érigent en norme sous leurs étendards de liberté/libération sexuelle c’est la sexualité de la violence et de la honte. La leur de honte. Ils utilisent le consentement afin d’empêcher les femmes de réaliser qui elles sont. La responsabilité de la domination : c’est celle des dominants. La responsabilité du viol c’est celle des dominants. Nous ne sommes pas « inconscientes », nous ne sommes pas les alliées des dominants. Nous survivons. Et pour survivre nous renonçons à vivre. Nous nions une vie qui ne peut pas exister dans les bras des hommes ni à leurs cotés. En parlant de consentement ils nous retirent notre dignité. Cette même dignité que nous seules mettons entre parenthèse afin de pouvoir continuer à nous lever chaque matin. Refuser leur dignité pour être « aimée » des hommes et de leur crasse violence.

Rien n’ira si nous restons dans un schéma dominées et dominants. Il faut (ré)instaurer le respect qui est avant tout une mise à distance : nous n’avons rien à vivre à leurs côtés ni rien à apprendre d’eux, si ce n’est subir, pardonner et se résigner à leur violence. Parler de consentement comme ce qui représente un acte d’engagement, non contraint, au sein d’une action c’est contradictoire avec la position sociale et politique des femmes qui est une position de survie. Parler de consentement c’est parler d’une soi-disant protection à s’allier des hommes (politiquement et intimement). C’est penser que par le consentement, nous nous protégeons de leurs viols, de leurs menaces, de leurs humiliations, de leur haine. Mais ce consentement légitime et rend naturel leurs viols, leurs menaces, leurs humiliations, leur haine. Le consentement protège les hommes comme classe sociale inattaquable. Par peur et pour continuer à survivre : nous consentons. Par le consentement, on nous fait croire que le viol va disparaitre. De la même manière on nous a appris qu’en les aimant, la violence disparaitrait. Le consentement c’est penser qu’on se libère d’une contrainte, d’une violence, d’une domination alors qu’en réalité c’est l’accepter.

Le consentement ruine la dignité des femmes et des filles.

Les procès sont ceux où les hommes jugent qui ? Les femmes et non pas leurs semblables. La victime donne de la matière aux statistiques, pas les agresseurs. Les procès sont ceux où l’on attribue une décision d’autorité : elle était consentante. La sexualité se pense par le consentement et donc elle se pense par la parole des femmes à dire oui ou non quand en réalité elles ne peuvent pas dire non. Le non n’est d’ailleurs jamais entendu (« au fond elle en a envie »). Le consentement est l’arnaque patriarcale la plus destructrice. Elle met loin de côté la problématique des agresseurs, des responsables et donc des hommes. Il n’y a que des bonnes ou mauvaises victimes. Il n’y a que des femmes « difficiles » ou « faciles ». A quel moment la relation sombre dans une adaptation entendue comme résignation ? Où se situe la frontière entre sacrifice et consentement ?

Le consentement c’est l’objectivation de désir féminin et de corps féminin puisque consentir n’est pas désirer mais produire de la cyprine c’est consentir.

 

  1. La crainte, chez Hobbes, domine la raison afin de garantir l’autorité du souverain.
  2. Chez Locke (1992), le consentement est l’acte individuel, libre et volontaire par lequel les personnes renoncent au pouvoir qu’ils tiennent du droit naturel et viennent le confier à une communauté de citoyens. Le consentement va avec un acte de confiance envers l’autorité législatrice établie par le pacte. Ainsi, le contrat est bien ce qui symbolise et garantit l’accord entre deux parties. Un individu jugé conscient et responsable renonce à une partie de sa liberté pour la placer entre les mains du souverain politique afin que ce dernier assure la sécurité de tous. Réflexion donc politique et juridique : celle du pouvoir et celle du contrat.

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