SUIS-JE CISGENRE ?

Traduction de l’anglais, version originale ici

Je suis une femme. C’est quelque chose que je n’avais jamais interrogé. C’est quelque chose que je savais avec une certitude presque complète.

Quelques années plus tôt, si vous m’aviez demandé comment je sais que je suis une femme, alors – après que j’ai arrêté de vous regarder avec confusion pour m’avoir osé me poser une question si stupide – je suis presque certaine que je vous aurais donné une réponse en référence à des faits sur mon corps physique, ma biologie. J’aurais mentionné mes caractéristiques sexuelles secondaires : le fait que j’ai des seins et un vagin, le fait que j’ai mes règles, et que de cela on puisse en déduire que j’ai des ovaires et un utérus, le fait que j’ai tendance à avoir de la graisse en stock sur mes fesses, mes hanches et mes cuisses. Cela aurait été une réponse d’une part empirique, appelant à des explications scientifiques de quelles caractéristiques définissent les femelles de l’espèce humaine, et d’une part linguistique, se relayant à l’hypothèse que le mot femme a un sens collectif bien compris celui de : une femme adulte humaine.

Pendant ces derniers années, j’ai lu beaucoup plus d’écrits féministes que je le ne l’avais fait précédemment, et j’ai commencé à m’immergée un peu plus dans les théories contemporaines du genre. Et je sais maintenant que pour certaines personnes une telle réponse à la question « comment tu sais que tu es une femme » serait inacceptable. Il serait montré que ces faits biologiques sont ni nécessaires ni suffisants pour conclure que je suis une femme, parce que certaines femmes n’ont pas de seins, ou un vagin, et certaines personnes qui ont des seins et un vagin ne sont pas des femmes. Alors quelle autre réponse donnerais-je ? La seule réponse qui fait sens pour moi est de dire que je sais que je suis une femme parce que tout le monde me traite comme si j’étais une femme et tout le monde a toujours fait ainsi.

Quand je suis née, mes parents m’ont donné un prénom qu’on donne uniquement aux filles. Iels se sont adressé-e-s à moi en utilisant des pronoms féminins, et d’autres leur ont emboité le pas. Iels m’ont habilé-e-s avec des vêtements que notre culture considère appropriés pour les filles et ont laissé pousser mes cheveux. Quand j’ai grandi, ceux et celles que j’ai rencontré ont pris ces marqueurs comme des preuves que j’étais une fille, et ensuite une femme – et m’ont traité conformément. J’étais estimée et récompensée quand j’agissais de façon typiquement féminine, et me confrontait à la sanction sociale et la récrimination quand mon comportement était plus masculin. C’est ce que les féministes appellent la socialisation de femme, et ses manifestations sont innombrables et omniprésentes. Alors si je devais expliquer comment je sais que je suis une femme, sans faire référence à mon corps de femelle, je dirais que « je sais que je suis une femme, parce que tout le monde me traite comme une femme ».

Ce que j’ai lu des premières lignes de la guerre contemporaine du genre c’est que je ne suis pas seulement une femme ; je suis une femme cisgenre. Etre cisgenre, ou cis est considéré comme un avantage structurel, et donc j’ai le privilège sur ceux et celles qui ne sont pas cis. Quand j’ai pour la première fois rencontré ce terme, j’ai appris que ça voulait simplement signifier « non trans » et remplissait la même fonction que le terme « hétérosexuel ». Cela servait à donner « un label » au groupe majoritaire pour qu’il ne soit pas la norme contre laquelle les autres sont définies comme une déviation. Tout le monde a une orientation sexuelle, et nous devrions tous/tes avoir un label pour la décrire, pas seulement les gens dont l’orientation font d’eux une minorité. Cela semblait raisonnable et louable d’avoir un tel mot, et alors … J’étais heureuse de m’appeler cis. Mais est-ce que je suis réellement cisgenre ? Est-ce un terme que je peux appliquer pour moi – même ou pour les autres?

J’étais heureuse de m’appeler cis, si ça signifiait que je n’étais pas trans, parce que je reconnaissais que je n’étais pas trans. Je reconnaissais que je n’étais pas trans parce que je n’avais pas de dysphorie sur mon corps sexué – Je pouvais vivre dans mon corps de femelle sans inconfort, souffrance ou angoisse.

En fait, ce n’est pas vrai, et je doute que ce soit vrai pour la majorité des femmes. Puisque que les femmes sont élevées dans une culture qui les bombarde constamment avec le message que leur corps n’est pas acceptable, et est même repoussant. Je ressens une détresse intense et un mal-être à vivre dans un corps de femelle, d’une façon qui a modelé ma vie et continue à le faire chaque jour. Ce que je voulais vraiment dire c’est que je n’ai jamais ressenti que cette gêne et cette peine que je ressentais à vivre dans un corps de femelle serait guérie si mon corps était celui d’un mâle à la place. Pendant que mon corps de femelle est une source continuelle de honte et de souffrance, je n’ai jamais eu le désir de le modifier ou le rendre moins femelle, de subir des traitements pour faire que mon corps ressemble plus à un corps de mâle. Donc j’assumais que je n’étais pas trans. Si je ne suis pas trans, je dois être cis.

Mais pour beaucoup de gens, ce n’est pas en fait ce que ça signifie d’être cis, parce que ce n’est pas ce que ça signifie d’être trans. J’avais présumé incorrectement que pour être trans, une personne devait expérimenter ce qui est le plus souvent appelé dysphorie du genre mais devrait plutôt s’appeler dysphorie du sexe – un sentiment de détresse et d’angoisse causé par le fait de vivre dans son corps sexué. Cependant le discours en évolution des politiques transgenres insiste sur le fait que la dysphorie ne devrait plus être considérée comme nécessaire pour être trans. Tu peux être trans, même si tu es parfaitement confortable et heureuse avec le corps dans lequel tu es né-e et sans avoir aucun désir de le changer. Ca été une surprise pour moi, et c’est évidemment énormément significatif, parce que si cis ne signifie pas non trans, alors nous avons besoin de savoir de ce que trans signifie. Et je soupçonne que la majorité aurait partagé ma présomption qui implique une dysphorie à propos de son corps sexué. Alors qu’est-ce que ça signifie d’être trans si ce n’est pas ça ?

Le terme transgenre semble être utilisé dans une variété de façon différente et comprise par différentes personnes pour signifier différentes choses. Une définition populaire affirme que « transgenre est un terme parapluie pour les gens dont l’identité de genre est différente de ce qui est typiquement associé avec le sexe à lequel il était assigné à la naissance ». Cela positionne l’existence de quelque chose appelé l’identité de genre, qui est souvent définie comme quelque chose « d’interne, un sens personnel, une conscience d’être femme ou homme », « un sens intime d’une personne, une expérience subjective de leur propre genre ». Alors les personnes trans sont trans parce qu’il y a une différence entre leur sens interne de leur propre genre et les normes de genre qui sont typiquement associées avec le sexe dans lequel iels sont né-e-s.

Peut-être que certaines personnes ont une identité de genre. Peut-être que certaines personnes ont un sens interne de leur propre genre, un sentiment subjectif, personnel qu’iels sont homme ou femme, et peut-être qu’iels peuvent décrire et faire du sens sur cela sans référence à leur corps physique, aux normes socialement construites de comment les gens avec ces corps doivent se comporter. Mais honnêtement, je n’ai pas ça. Je n’ai pas de conscience interne de mon propre genre. Si vous me demandez comment je sais que je suis une femme, je devrais faire référence soit à mes caractéristiques secondaires de femelle, ou soit aux implications sociales d’être lues comme une personne avec ces caractéristiques. Je n’expérimente pas mon genre comme une essence interne, ou une facette profonde et inaltérable de mon identité. Peut-être que certaines personnes le font, cependant je suis sceptique sur comment iels pourraient le décrire et l’expliquer sans référence aux rôles de genre socialement construits. Mais je peux concéder dans l’intérêt de la discussion que certaines personnes peuvent expérimenter une forme d’état mental subjectif que je n’expérimente pas.

Ce serait ok, si j’étais en fait autorisée à refuser d’avoir une identité de genre. Mais je ne peux pas. La but du label cis est de démontrer qu’être trans n’est pas anormale, ou une déviance, mais juste une des nombreuses identités que les gens peuvent avoir. Dans le but de produire la fonction que c’est de supposer produire, cis doit être un label qui réfère à une identité de genre spécifique, pas au manque de celle-ci. Etre trans est avoir une identité de genre, une qui diffère de celle typiquement associé avec le sexe à lequel tu as été assigné-e à la naissance. Et si tu n’es pas trans, alors tu es cis, qui est aussi une identité de genre. Et alors les personnes trans ont une identité de genre qui diffère des normes de genre pour leur sexe assigné, et les présumées cis ont une conscience interne de leur propre genre qui est largement aligné avec les normes de genre associées au sexe dans lequel iels sont né-e-s.

Mais je n’ai pas une conscience profonde et personnelle de mon propre genre. Il y a des choses que j’aime faire et porter. Et bien sûr, beaucoup de ces choses que j’aime faire et porter sont des choses typiquement alignées avec la condition de femme. Mais je n’en suis pas arrivée à aimer ces choses dans un vide social, mais sur un arrière-plan de puissants messages sociaux sur les choses que femmes sont supposées aimer, alors ce n’est pas une surprise que j’en arrive à aimer ces choses, essentielles ou naturelles à mon identité. Ce sont mes gouts et préférences. Si j’avais été élevée dans une culture différente, j’en aurais des autres mais je serais concrètement la même personne.

De plus, comme toutes les autres personnes, beaucoup de choses que j’aime faire et porter ne sont pas des choses stéréotypées féminines. Beaucoup de choses que j’apprécie sont connotées masculines. Comme tout le monde je ne suis pas un stéréotype de genre unidimensionnel et s’il y a des aspects dans la condition de femme que j’apprécie et auxquelles je participe, il y en a beaucoup que je rejette pour être oppressifs, limitants, douloureux. Même dans les occasions où je participe consciencieusement à performer la féminité, en portant du maquillage, ou des fringues typiquement féminins, je ne vois pas ça comme l’expression de mon identité de genre ; Plutôt je me conforme (peut-être même en la modifiant et la provoquant simultanément) à une idée socialement construite de ce qu’est une femme. Et de plus, c’est encore une fois découpler aux notions traditionnelles et restrictives de ce qui est approprié de faire pour les différents sexes, ce n’est pas clair de pourquoi cela fait sens d’appeler n’importe lequel de ces choses «genre », comme opposé à juste « des trucs que j’aime » ou « ma personnalité ».

C’est présument due à cette réalisation, parce beaucoup de gens ne s’enthousiasment pas et n’embrassent pas inconditionnellement leur identité avec les normes de genre typiquement attribué à leur sexe qu’une longue rangée d’identité de genre a émergé. – si vous n’avez pas une conscience interne que vous êtes soit un homme soit une femme, vous pouvez vous identifier comme non binaire, ou genderqueer, ou pangenre, ce qui vous autorise à vous identifier à la fois aux aspects traditionnels de la masculinité et de la féminité que vous endossez et appréciez, et rejeter le reste. (Ce n’est pas clair si les personnes non- binaires, ou genderqueer sont considérées comme faisant partie du parapluie trans : l’opinion semble différé sur ce point)

Encore une fois je suis sceptique de comment ces cases pourraient faire que ce soit une profonde et inaltérable identité, parce que n’importe quelle description de l’identité de genre d’une personne non-binaire fera irrémédiablement référence aux rôles construits de genre (et c’est notable que la plupart des hommes/males non binaires expriment cela en expérimentant les vêtements et l’apparence féminine, plus qu’un désir insatiable de faire les taches ménagères typiquement associées avec la condition de femme adulte.) Mais peut-être qu’il y a vraiment des gens qui ont une conscience profonde, personnelle et intense comme une essence qui est à la fois masculine et féminine, ou aucune, dans le sens que c’est quelque chose de significativement différent de juste « pas être un stéréotype de genre sur patte » Mais je ne suis pas l’une d’entre eux et elles. Malgré le fait que j’endosse quelques bits de masculinité et féminité et rejette les autres, je ne m’appelle pas genderqueer ou non binaire, parce que rien de cela ne représente une profonde, inaltérable essence ou facette de mon identité. Alors je ne suis pas trans, et je ne suis pas non-binaire, ou genderqueer, alors on me dit que je dois être cis, par défaut.

Alors la seule option qui me reste, si je veux rejeter le label cis, est de prendre une autre identité de genre. Je ne suis pas autorisée à refuser d’avoir une identité de genre tout court. Mais c’est en soi-même oppressif. Cela fait de fausses affirmations sur les expériences subjectives de beaucoup de gens – des gens comme moi qui ne ressentent pas avoir un sens profond et interne de leur propre genre, et dont l’expérience primaire du genre est coercitif, externe, imposée par un lot de contraintes plus qu’un aspect essentiel de leur identité personnelle. Cela nous force à nous définir d’une façon que nous n’acceptons pas (et maintenant si nous refusons de nous définir en ces termes, c’est attribué à de la bigoterie et un manque d’empathie pour les personnes trans, plus qu’une objection raisonnable de ce qu’être cis implique) Si « cisgenre » était une description d’une condition médicale, caractérisée par une absence de dysphorie du sexe, alors j’accepterais ça et je suis cis. Mais si cisgenre est une identité de genre, ce que ça apparaît être, alors je ne suis pas cis, parce que je n’ai pas d’identité de genre. Je suis une femme. Mais pas parce que je le ressens profondément. Parce que profondément, je me sens juste comme une personne.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s